Un an après la reprise du conflit au Catatumbo : clés de lectures géographiques et perspectives

Un an après la reprise du conflit au Catatumbo : clés de lectures géographiques et perspectives
Le Catatumbo, à la frontière entre la Colombie et le Venezuela. @UN News

Depuis le 23 janvier 2025, la région du Catatumbo est traversée par des affrontements opposant le groupe guerrillero de l’Armée de Libération Nationale (ELN) aux dissidents des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc). Selon un rapport de l’ONG Global Protection Cluster (GPC) d’avril 2025, ces conflits ont forcé plus de 62 000 personnes à se déplacer vers le centre du pays, principalement vers Bogotá, la capitale. Ces déplacements internes massifs constitueraient l’une des “crises humanitaires les plus sévères et prolongées en Colombie ces dernières années”. Sur le plan de la politique nationale, le constat est tout aussi pessimiste : le président Gustavo Petro parle “d’échec pour la nation”. Comment expliquer cette situation dramatique ? Quelles dynamiques (notamment géographiques) sont à l'œuvre et permettent l’extension dans l’espace et dans le temps de ce conflit ? La géographie politique nous offre une grille de lecture possible. 

CONTEXTE — Le conflit armé interne colombien

La Colombie est traversée par un conflit armé interne depuis 1958, opposant l’État à divers groupes militaires, notamment paramilitaires ou guérilleros comme l’ELN ou les Farcs. À l’origine, il s’agit d’un conflit foncier portant sur la distribution des terres agricoles. Dans les années 1960, les populations rurales étant spoliées au profit de multinationales étrangères – soutenues par l’État – , une partie de ces paysans décide de prendre les armes. Avec le temps, le conflit s’est complexifié. L’ELN et les Farcs partageaient un objectif de justice sociale mais n’étaient pas d’accord sur la manière de l’atteindre, ce qui a entraîné une multiplication des affrontements entre eux. Malgré l’accord de paix signé entre le gouvernement les Farcs en 2016, le conflit interne perdure dans certaines régions, comme le Catatumbo.

Une situation géographique ambigüe

Le Catatumbo est une région située au nord du département du Norte de Santander, dans le nord-est de la Colombie. Il forme une dyade transfrontalière reliant l’Est de la Colombie à l’Ouest du Venezuela, plus particulièrement aux États de Táchira et Zulia. Sa proximité avec les routes intérieures – Bogotá, Medellín – et les façades maritimes caribéennes – Riohachá, Santa Marta, Barranquilla – facilite l’acheminement de ses abondantes ressources naturelles vers les marchés nationaux. 

Seulement, ces avantages ne peuvent être saisis que partiellement par l’État. Le relief accidenté de la zone, qui alterne entre chaînes montagneuses  – correspondant à la partie nord de la Cordillère Orientale des Andes – et plaines, empêche l’État de pleinement exercer son contrôle sur la zone. L’enclavement du Catatumbo couplé à cette absence étatique favorise la formation de corridors discrets entre les deux versants de la frontière. Celle-ci devient un espace de passage privilégié, utilisé par les groupes guérilleros colombiens pour se replier. C’est ce qu’observe l’Agence de l'Union européenne pour l’Asile (EUAA) dans un rapport publié en 2022 : “le Venezuela a été un refuge sûr pour les groupes guérilleros colombiens au moins depuis 1998”. Compte tenu de la crise migratoire que traverse le Venezuela depuis 2014, nombreux.ses sont les exilé.e.s vénézueléien.nes à transiter dans cette zone grise.

La fonction de contrôle initiale de la frontière est ainsi modifiée par la continuité du territoire andin entre les deux pays, devenant davantage une interface qu’une limite administrative. La frontière ne sépare pas, elle prolonge les deux territoires.

Le Catatumbo, une frontière naturelle complètement discontinue et vallonnée. @La Opinión

La marginalisation historique du Catatumbo comme facteur d’amplification de crise

La marginalisation historique du Catatumbo intensifie ces dynamiques. Alors que les villes du “centre” s’urbanisent dans les années 1930, les régions rurales – souvent en périphérie – restent en retrait. L'absence durable d'infrastructures étatiques a généré une pauvreté structurelle dans ces espaces. L’indice de pauvreté multidimensionnel était de 41,5% pour le Catatumbo, contre 12,9% à l’échelle nationale en 2022. 

L’intégration nationale du territoire étant limitée, des acteurs non-étatiques – comme les guérilleros – en profitent pour imposer leur autorité. Des activités économiques informelles comme le narcotrafic se développent, ce qui permet aux combattants de financer leurs armes tout en offrant une “alternative” aux populations locales jeunes, pour qui l’absence étatique ôte toute perspective d’avenir. D'autant plus que le trafic de cocaïne n'est pas prêt de s'arrêter.

Selon le rapport UNODC 2023, la culture de coca en Colombie a atteint 253  000  hectares, soit une hausse de 10 % par rapport à 2022, et la production potentielle de cocaïne a augmenté de 53 % sur la même période. La topographie de la zone renforce ces activités illégales, le fleuve Catatumbo constituant une artère logistique permettant le transport discret des produits illicites vers la frontière.

Guerrillero de l'Armée de Libération Nationale (ELN). @Europe 1

Stabiliser le Catatumbo : un impératif impossible à atteindre seul ?  

Le Catatumbo fonctionne donc comme un nœud où  se superposent flux migratoires, flux armés et flux économiques. Il génère des enjeux humanitaires et sécuritaires pour la Colombie comme pour le Venezuela, qui a priori ne peuvent se gérer seuls. La porosité de la frontière, agissant plus comme une zone grise qu’un réel espace frontalier, l’illustre bien. 

Cela pourrait expliquer les rapprochements récents observés entre Bogotá et Caracás. La création d’une zone économique binationale entre les États de Táchira et Zulia (Venezuela) et le département du Norte de Santander (Colombie) le 24 juillet dernier est une preuve de cette coopération bilatérale à en devenir.


La possible coopération colombo-vénézuélienne : un pari risqué

Ce rapprochement n’est toutefois pas sans risques. La proximité entre le Venezuela et la Chine crée des tensions avec les États-Unis, dont l’envoi du porte-avions Gerard R. Ford au large des côtes vénézuéliennes en novembre  a constitué le point culminant. Long de 340 mètres, c’est le plus gros porte-avions du monde. Par ailleurs, une coopération poussée pourrait fragiliser la crédibilité du gouvernement colombien, alors que Nicolás Maduro fait régulièrement l'objet d’accusations de violations massives des droits humains, en témoigne un rapport de l’ONG Human Rights Watch d’avril 2025.

Si l’espace du Catatumbo produit des dynamiques politiques spécifiques, la réciproque est également vraie. Son avenir dépendra des choix politiques adoptés de part et d’autre de la frontière. D’autant plus que les élections présidentielles colombiennes de 2026 pourraient chambouler cet équilibre binational encore fragile. 

Le porte-avions Gerard R. Ford déployé au large des côtes vénézuéliennes. @Euronews

Coralie Lozat, le 02 décembre 2025